La voix du succès

Le grand Frank Zappa en a souvent fait mention : un groupe de musique populaire n’a pratiquement aucune chance de succès s’il ne propose qu’un produit instrumental.  Il doit y avoir une voix humaine dans le lot.  Paradoxalement, ce qu’elle dit ou raconte n’a que très peu d’importance.  C’est sa simple présence qui constitue l’ingrédient majeur de la recette.

Plusieurs raisons pourraient expliquer cet état de fait.  Tout d’abord, on pourrait penser que l’être humain est constamment porté à chercher un autre humain à vénérer, à adorer.  Tout comme à Hollywood où le succès d’un blockbuster dépend en large partie de la tête d’affiche qui l’orne.  Sans grande difficulté, on transfère ce concept dans n’importe quelle instance médiatique de grande écoute.  L’être humain se consomme lui-même, s’adore, se projette et se voit dans tous ces miroirs.  Probablement qu’une voix sur un morceau musical le rapproche de ce qu’il est et de la façon dont il aime se percevoir.

Aussi, il se pourrait fort bien que plusieurs personnes (disons une grande majorité des gens) n’aient qu’un minimum de sens musical, sens fonctionnel et raisonnablement émotif pour être agréable dans leur cas.  La voix humaine devient une aide précieuse pour se retrouver dans la chronologie de la chanson, pour savoir où on est rendu, pour faire du sens.  Aidée par les mots qui la constituent et par sa structure, la mélodie vocale assure le ciment, la colle entre les notes.  Il est beaucoup plus facile d’apprécier quelque chose que l’on comprend peu si un élément qui nous est très connu prédomine.  Et on veut l’aimer, la musique, on veut pouvoir la consommer et comprendre les chroniques artistiques de notre canal préféré, fréquenter les salles de spectacle, critiquer les soirées de trophées.

Finalement, la sonorité des cordes vocales, ces fréquences et textures si familières, caresse l’oreille de sa familiarité, de son caractère connu et rassurant.  On aimera une voix plutôt qu’une autre de ce qu’elle nous fait ressentir au-delà des mots.  Cela pourrait expliquer les succès des Léonard Cohen, Neil Young ou Kurt Cobain de ce monde qui n’ont pas, si l’on essaie d’être le plus objectif possible, une justesse et un timbre des plus agréables.  C’est la texture, le charisme, l’intention, la sonorité qui ensorcèle l’auditeur jusqu’à en faire oublier la musique qui se démène en arrière-plan pour tenter de faire sa place.  Mais, encore une fois, la sonorité ou l’individu?

Drôlement, et à mon avis, dans une musique lucrative de grande écoute qu’on pousse dans la gorge des auditeurs sur les radios commerciales, les paroles, les mots, n’ont aucune valeur.  Si c’était le cas, on se serait rapidement lassés des thèmes vides et récurrents qui y dominent et des champs lexicaux limités qui pourraient devenir rapidement aliénants, et ce même dans la société aliénée dans laquelle nous vivons.  On pourrait même être offensé des paroles de certains artistes contemporains vulgaires et sexistes si l’on écoutait vraiment, ce qu’on ne fait visiblement pas.

Pour vendre la musique à grande échelle, la voix est indispensable au grand désespoir des musiciens rock ou pop qui s’en passeraient.  À défaut de trouver « la » personne qui va représenter leurs notes ou tout simplement parce qu’une voix serait superflue dans leur œuvre, ces artistes n’auront d’autre choix que de faire le deuil de la radio de grande écoute.  À moins de se convertir au jazz ou de joindre un ensemble classique.   Cependant, il faut le vouloir et le pouvoir.

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