Prendre le temps d’écouter?

N’importe quel musicien indépendant qui a déjà voulu intéresser les gens à la musique qu’il compose, si cette personne a moindrement un esprit tourné vers les statistiques et l’efficacité, a compris qu’il était pratiquement impossible qu’un auditeur écoute une de ses pièces au complet.  Au complet?  Disons qu’une écoute jusqu’à la moitié de la chanson est un réel succès en soi et qu’il vaut pratiquement la peine d’en remercier l’auditeur.  En fait, il faut considérer une écoute de dix secondes comme une réussite sociale.  Eh oui.

Les plateformes de diffusion numériques le savent et s’en servent pour vous faire miroiter une sorte de succès, pour que vous poursuiviez votre activité qui génère de l’affluence.  C’est normal, c’est leur pain et leur beurre.  À titre d’exemple, sur un réseau social très connu, une vidéo (avec musique ou non) sera considérée comme « écoutée » à partir de dix secondes.  Sur un autre réseau centré uniquement sur la diffusion musicale, une écoute considérée « partielle » commence à 10% de la durée de la pièce.  Pour un morceau de quatre minutes, ça nous donne vingt-quatre secondes.  Autant dire que si l’objectif est de mettre votre voix en valeur, il faudra commencer à chanter assez tôt et laisser tomber l’introduction instrumentale à laquelle vous teniez.

À mon avis, il serait faux de dire que les gens ne sont plus intéressés par la musique.  Ici, je pense vraiment que c’est la relativité du temps en cette ère numérique qui est en cause. En effet, et à titre de comparaison, un artiste visuel serait probablement plus qu’heureux de savoir qu’une personne a investi vingt-quatre secondes de son temps à regarder son œuvre.  L’intérêt au départ, le « clic », est pourtant le même. Ce vingt-quatre secondes prend une autre dimension, mais reste toujours bien ce même vingt-quatre secondes, cette même implication temporelle sur un seul objet.  Faites le test : fixez cette page de votre regard et comptez vingt secondes.  Ayant rapidement compris mon intention, vous ne vous rendrez probablement pas jusque-là.  C’est long, c’est du temps.  En musique, toutefois, ce n’est rien, c’est moins long qu’un jingle publicitaire.

Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui est intéressé par la musique ou l’art en général.  On comprendra que ces gens n’aient pas envie d’attribuer un clic à votre œuvre.  Mais si on considère un échantillon de personnes intéressées par ce que vous pourriez leur soumettre, le temps disponible à accorder à votre musique est tout simplement à votre désavantage.  En vingt-quatre secondes, on peut regarder une image, commenter la purée de pomme terre sur le visage de son neveu et répondre à un courriel.  En écoutant votre morceau en même temps?  Sûrement.

La morale de cette histoire : la musique comme objet de découverte sur Internet est désavantagée par rapport à un objet visuel parce qu’à temps comparable à investir à du divertissement, elle prend plus de temps à nous apporter ce qu’on recherche.  Maintenant, est-ce que notre capacité d’attention, comme collectivité, est diminuée et constitue un danger pour cette forme d’art pour ce qu’elle est, sans image, purement auditive?  Selon moi, absolument.  Mais il en sera question une autre fois, le temps nous manque.

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