Le rock est mort

Parce que j’aime le rock, j’adore et déteste cette affirmation.  Et je l’ai rarement entendue à d’autres sauces : « le jazz est mort. La musique classique est morte… » Rare d’entendre ça.  En dehors du fait que Jim Morrison l’a maintes fois prononcée, pourquoi cette phrase est particulièrement réservée à ce style de musique?  Parce que c’est vrai, tout simplement.

Certains diront que c’est l’attitude « rock » qui est six pieds sous terre.  L’intégrité des musiciens, la débauche, le mode de vie, les femmes, la drogue, l’alcool, et allez.  Oui.  D’accord.  Mais, à mon avis, c’est plus que ça.  C’est l’évolution du rock qui n’est plus possible.

D’un point de vue strictement musical, le rock n’était pas voué, dès le départ, à une évolution exponentielle.  Il consiste essentiellement en fusion de la ligne rythmique et la ligne mélodique : la mélodie est souvent une suite d’accords de guitare en symbiose parfaite avec la basse, entrelacement de grosses notes ayant pour but de vous faire bouger la tête de bas en haut.  Souvent, quelques notes plus aiguës tentent de vous divertir, mais même là, le « solo » s’est essoufflé au fil du temps et devient relativement rare. S’il en existe un, il sera bref et composé comme une variation de la rythmique décrite plus haut.  Même les grands noms de l’envolée soliste ont compris que le public n’est que peu capable de le tolérer maintenant, ayant aujourd’hui l’occasion de tout simplement passer à autre chose sur leur appareil électronique une fois le solo venu, ce qu’il ne pouvait pas faire jadis.

Nécessairement, il y a une limite aux agencements d’accords de guitare et de rythmes accrocheurs dans le rock.  Sans l’indépendance de la ligne mélodique par rapport à la ligne rythmique, on réduit considérablement les possibilités de créer des œuvres uniques, les suites d’accords aguichantes et accrocheuses n’étant pas illimitées.   Dans ce style, heureusement que la voix est là pour donner l’illusion d’une chanson différente même si elle en plagie une autre sans même s’excuser.  C’est en fait ce que les fans purs du rock veulent : être dans leur élément.

Il est fascinant de voir que les tentatives de faire évoluer le rock n’ont pas réussi à gagner une place durable commercialement chez les auditeurs.  Entre autres, le rock progressif était, selon moi, l’évolution ultime du style, la possibilité de l’utiliser de façon plus complexe, que chaque instrument joue son propre rôle sans se confondre dans une ligne commune.  Après deux ou trois décennies de succès de curiosité, le voilà très marginal, notre rock progressif, relayé dans la catégorie des 1000 vues ou moins sur YouTube, peu importe la musicalité et le talent de tous ces groupes qui continuent d’y croire.  Et je ne parle pas des gros noms du « prog » que les gens vont voir en tournée par nostalgie, quinze ans après la dernière fois qu’ils aient écouté un succès souvenir que le groupe a maintenant du mal à jouer.  Je parle de groupes récents.

Du rock, quand c’est bon, c’est parce que ça bûche.  Et ça ne peut pas s’appeler du rock qui bûche si la formule décrite plus haut (fusion des lignes) n’est pas respectée.  La seule évolution concrète du rock ne se trouve pas dans la musique, mais dans le son : toujours plus fort, toujours plus gros, toujours plus compressé, etc.  Et plus c’est fort, moins on est capable de réfléchir sur ce qu’on écoute.  Ça bûche trop.

Mais qu’est-ce qui est mort, alors?  L’évolution.  Elle n’est plus possible d’un point de vue musical.  Attention, je ne parle pas de sous-style, de musiciens qui tentent de réinventer la roue, de rock « fusion » ou de toute autre tentative de l’utiliser à bon escient.  Non, je parle du rock que vous entendez à la radio, de celui qu’on vous pousse dans la gorge.

Parce que le succès d’un groupe de rock n’est plus qu’une question de charisme artificiel de ses membres et de l’image qu’ils projettent, parce que le rock (et ceux qui en tirent les ficelles) a consciemment arrêté d’évoluer pour satisfaire ses auditeurs souvent peu mélomanes et parce que cette dernière affirmation constitue aussi le fondement de son succès sur les radios commerciales, oui, le rock est mort.

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